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Le blog de Lise Bouvet

– Intouchables en France: qui protège Cantat, Besson, Polanski?

Intouchables en France: qui protège Cantat, Besson, Polanski?

Grâce au mouvement #Metoo, les hommes qui se pensaient intouchables ne s’en tirent plus aussi facilement.

Lise Bouvet et Yael Mellul,

Tribune publiée sur Le Huffington Post le vendredi 3 août 2018.

Feminists demonstrates against the concert of Bertrand Cantat in Lyon

Le 4 juillet dernier, le parquet de Bordeaux classait sans suite la plainte déposée le 23 mai 2018 contre Bertrand Cantat, pour « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner » à propos du suicide de sa femme Krisztina Rády, retrouvée pendue chez eux en 2010.

Ceci venait logiquement confirmer la même annonce qu’avait prématurément lâchée la procureure de Bordeaux à peine quelques jours après le dépôt de la plainte à la brigade criminelle. C’est donc avec un sentiment de travail pour le moins bâclé que nous avons accueilli cette décision de classement sans suite. Seulement deux témoins sur les douze sollicités ont été auditionnés: Serge Teyssot-Gay (ancien membre de Noir Désir) et son épouse. Deux témoins qui, selon nous, continuent de soutenir le meurtrier de Marie Trintignant, morte sous ses coups il y a exactement 15 ans. Deux témoins qui ne seront à aucun moment de leur audition, et ce malgré les preuves accablantes transmises au parquet, mis face à leurs contradictions. Serge Teyssot-Gay ne fournira aucune explication quant à son témoignage sous couvert d’anonymat à l’enquête du Point: « Krisztina m’a vu et elle m’a demandé, à moi et à tous les autres membres du groupe, de cacher ce que l’on savait. Elle ne voulait pas que ses enfants sachent que leur père était un homme violent. Je savais qu’il avait frappé la femme avec qui il était avant Krisztina. Je savais qu’il avait tenté d’étrangler sa petite amie, en 1989. Je savais qu’il avait frappé Krisztina. Mais, ce jour-là, nous avons tous décidé de mentir. Nous étions tous sous son emprise. Et nous pensions qu’il se soignerait. ». Pire, à la question « Que pouvez-vous me dire sur la personnalité de Cantat? », Serge Teyssot-Gay qui connaît Cantat depuis ses 16 ans, répondra: « Rien ». Quant à sa femme, elle se contentera d’asséner cette formulation aussi lâche que facile: « Je ne m’en souviens pas ». Rappelons que dans les messages transmis au parquet, (messages échangés entre Yael Mellul et l’épouse de Serge Teyssot-Gay, transmis en totalité au Parquet), celle qui ne se « souvient pas », écrivait notamment que son mari avait bien tenu ces propos au Point. Madame Teyssot-Gay écrivait également que Kristina Rady s’était confiée à elle sur les violences physiques et psychologiques qu’elle subissait de Bertrand Cantat et qu’elle craignait pour sa vie. Comment peut-elle alors affirmer ne pas se souvenir des confidences de celle qui a été son amie au point que Kristina la mentionnera dans sa lettre d’adieu?

Le parquet s’est donc appuyé sur ces deux auditions pour justifier son classement sans suite. Ni plus, ni moins. Alors que l’audition d’une douzaine de témoins avait été sollicitée. Or, ce sont précisément ces auditions des autres témoins dont on nous prive aujourd’hui qui permettraient selon nous d’établir le comportement violent de Cantat et sa responsabilité directe dans le suicide de son épouse. Douze, c’est bien le minimum pour tenter de montrer la responsabilité d’un homme dans le suicide de sa femme. En ne procédant qu’à deux auditions, le parquet s’est logiquement orienté vers un classement sans suite.

En 2014 déjà, le parquet s’était contenté d’auditionner François Saubadu, le dernier compagnon de Kristina Rady pour immédiatement classer sans suite. Ni plus, ni moins. Pourtant avaient été transmis le message laissé par Krisztina Rády sur le répondeur de ses parents six mois avant de se pendre, qui étrangement ne se trouvait toujours pas dans le dossier pénal, ainsi qu’une longue liste de témoins susceptibles d’attester des violences physiques et psychologiques subies par Krisztina Rády.

En 2010 déjà, dès le lendemain de sa mort, le 11 janvier 2010, un magistrat du parquet de Bordeaux entérine la thèse du suicide. À la question posée par un journaliste « Bertrand Cantat a été auditionné hier, n’est-ce pas? », le magistrat répondra: « Exactement. Comme d’autres proches de son ex-femme. Ni plus ni moins. » Ni plus, ni moins. C’est un peu léger quand on sait qu’au moment du suicide de sa femme, Cantat, sorti de prison depuis à peine deux ans et demi, bénéficiait du régime de la libération conditionnelle, et était soumis à ce titre, à des obligations auprès de son JAP.

Face à ces dysfonctionnements accablants et répétés de la justice, nous ne pouvons pas éluder cette question: en France, qui protège Bertrand Cantat?

Cette mansuétude de la justice vis-à-vis de Cantat n’est malheureusement pas un accident isolé, elle ne fait que révéler la tolérance de toute notre société face aux féminicides et cela ne fait pas honneur à notre pays.

Cette inertie française a été pointée du doigt cette semaine dans le New York Times qui s’interroge avec raison sur le silence et l’omertà qui entourent les crimes dont Luc Besson – qui serait ainsi le Weinstein français – est accusé, quand outre Atlantique une véritable insurrection s’est mise en branle face aux mêmes accusations. Les journalistes sont revenus à juste titre sur ce tropisme hexagonal que l’affaire DSK avait mis à jour: alibi culturel qui prend la figure d’une « exception » brandie comme un talisman ou prétexte de supposés « arts de la séduction ». Alibi qui a pour effet comme pour fonction d’enterrer bien commodément toute velléité de révélation de crimes sexuels et surtout toute tentative de politisation des dénonciations des violences faites aux femmes par des hommes, ici non pas ordinaires mais puissants. Néanmoins, comme nous le développons dans Intouchables, People, Justice et Impunité( éditions Balland) il faut aller plus loin dans cette analyse qui est juste mais qui sous-estime nos capacités collectives de changement.

Précisément la France a su se montrer audacieuse après la 3e affaire DSK (dite du Carlton) en votant une loi qui pénalise enfin les clients de la prostitution. En adoptant ainsi « le modèle nordique » nous avons réussi à déjouer cette « latinité » imputée, qui s’est d’ailleurs révélée comme un construit de toutes pièces contre nos aspirations à la justice et l’égalité entre les sexes. En matière culturelle comme sociale il n’y a aucune fatalité, la volonté politique est souveraine et les françaises n’ont pas à être condamnées à cette funeste « exception » machiste.

Désormais les politiques (DSK, Baupin, Tron) ne s’en tirent plus si facilement, c’est un progrès indéniable même si les résultats sont insuffisants, mais en effet il reste une catégorie d’hommes qui semblent véritablement intouchables en France: ce sont les artistes (Polanski, Cantat, Besson.) Nous avons montré dans notre ouvrage que ceci est dû entre autres à des conceptions dépassées de la création artistique, au rôle symbolique dont l’artiste chez nous est investi ainsi qu’à des notions esthétiques inconscientes en effet assez singulières, mais des confusions du même ordre avaient cours à Hollywood avant que la déferlante #MeToo n’emporte ces résidus archaïques. #MeToo fut un tsunami mondial qui n’a pas fini de faire des vagues, briser des tabous et prendre des Bastille de la domination masculine. C’est bien une révolution qui est en cours et elle ne nous est aucunement exogène: à la veille des célébrations de La Nuit du 4 août 1789 c’est encore et toujours d’abolition de privilèges dont il s’agit.

Nous conclurons ici par une hypothèse à rebours des pessimismes de tous bords: ce que nous vivons en ce moment – dans une joie certaine pour ce qui nous concerne – c’est l’actualisation inouïe des révolutions franco-américaines du XVIIIe siècle, Big Bang historique et politique dont les effets interminables ne cessent de se propager depuis. De Paris à Los Angeles, en Californie en 2017 comme en France en 2018, c’est un même et seul combat universel qui se déploie, enfant de nos Lumières. « Français, encore un effort », soyons à la hauteur de cette Histoire, nous le pouvons et nous le devons.

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Cette entrée a été publiée le 3 août 2018 par dans Cantat, Féminisme, Hommes Politiques, Impunité, Patriarcat, Violences Masculines.

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